Y a-t-il des solutions pour prévenir de futures inondations dévastatrices ?



Après le désarroi provoqué par les inondations dramatiques du 14 et 15 juillet dans presque l’ensemble de la Wallonie, de nombreux spécialistes évoquent des pistes de solutions pour prévenir les prochains déluges. Aurore Degré, professeure en physique des sols et hydrologie de Gembloux Agro-Bio Tech, fait le point sur les solutions abordées et plaide pour une vision systémique de l’hydrologie et l’usage de solutions basées sur la nature.

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es inondations catastrophiques de la mi-juillet 2021 resteront dans les mémoires. Des phénomènes d’une telle ampleur n’avaient plus émaillé l’actualité belge depuis des décennies (1926, 1953, 1976, 1984, 1995, etc.). Face au désastre meurtrier de ces inondations, de nombreux experts évoquent des solutions pour prévenir la résurgence de telles intempéries. Cela va du rehaussement de certains barrages belges en passant par une réfection des bords de cours d’eau ou leur renaturalisation. Certains évoquent une redistribution géographique des zones d’habitations ainsi que le renforcement des zones naturelles comme moyens de rétention des eaux. Les zones agricoles et urbaines sont pointées du doigt comme n’ayant pas permis suffisamment d’infiltration des eaux dans les sols ou comme étant trop vulnérables.

Si ces réflexions sont légitimes et nécessaires, elles devront s’étudier en adéquation avec tous les facteurs clé de l’hydrologie afin que chaque acteur du territoire joue son rôle. Aurore Degré, professeure de physique des sols et d’hydrologie à Gembloux Agro-Bio Tech, rappelle à quel point l’hydrologie nécessite une approche systémique touchant à la climatologie, à l’aménagement du territoire, à l’agronomie, à l’hydraulique et aux statistiques, sans oublier l’Humain.

De la pluie au ruissellement

« Tout d’abord, notre climat présente des signes d’instationnarité, cela signifie que les statistiques basées sur les observations du passé sont remises en cause. Dans un article [1] publié en 2020, nous faisions le point sur les tendances observées dans les pics de crue sur les différents cours d’eau wallons. Nous constations certaines tendances à la hausse, d’autres à la baisse mais aussi une modification des fréquences des crues. L’incertitude reste grande car les débits ne sont mesurés en Wallonie que depuis une quarantaine d’années. Toutefois, cela constitue un faisceau de présomptions qui, combiné aux rapports du GIEC, impose de prendre des mesures de prévention. »

Quand la pluie est là, l’infiltration ou le ruissellement dépendra de l’occupation du sol. « En fonction de là où l’eau tombe, la réponse hydrologique sera différente. Dans le cas de l’agriculture, le sol étant perméable, il faut favoriser les techniques agricoles qui permettent l’infiltration et qui ralentissement les transferts de ruissellement vers l’aval : couvrir les sols, favoriser la rugosité, améliorer la structure du sol, qui garantit sa capacité d’infiltrer, … Il est aussi primordial que les eaux de ruissellement soient claires et transportent aussi peu de sédiments que possible, il y va de notre patrimoine « sol » [2] et donc de notre capacité de production à long terme ».

« Dans le cas des routes et des zonings, des zones urbaines, les infrastructures minérales sont en grande partie imperméables. Toutefois, les fossés qui bordent ces infrastructures, les zones vertes qui y sont parfois encore présentes peuvent rendre des services de régulation hydrologiques également en stockant et en infiltrant les eaux de pluie (noues, jardins de pluies [3] …). Chaque zone aménagée devrait être en mesure de compenser son propre impact hydrologique, quitte à désimperméabiliser et à remplacer des couvertures de sol continues par des systèmes infiltrants. Restaurer cette fonction hydrologique au moyen d’infrastructures vertes permet que le bénéfice hydrologique soit complété par des bénéfices paysagers de biodiversité ».

[1] https://orbi.uliege.be/handle/2268/250852

[2] https://orbi.uliege.be/handle/2268/212866

[3] https://www.gembloux.uliege.be/cms/c_5038529/fr/gembloux-jardin-de-pluie

Du ruissellement au débit des rivières

« La notion de bassin versant est primordiale, il s’agit de l’ensemble du territoire qui amène son eau en un point donné. Une fois le ruissellement produit, il va être transféré vers l’aval sous l’effet de la topographie, parfois modifiée par différents aménagements. Nos recherches ont contribué à ce que les risques de ruissellement concentrés soient cartographiés. Ces cartes sont disponibles pour le grand public [4]. Dans ces zones, le passage de l’eau devrait rester libre. Si des constructions y ont été détruites, ce serait une erreur de reconstruire à l’identique. L’eau reviendra.

Par ailleurs, le relief est un facteur important des crues très rapides qui ont traversé certaines communes. Dans ces zones, des crues courtes mais violentes seront observées alors que plus bas dans les vallées, la montée des eaux pourra être anticipée de quelques heures. Quand les crues surviennent, la gestion des grands ouvrages intervient, localement, des murs anti-crues peuvent empêcher le débordement ou le détourner vers des zones naturelles pour lesquelles une submersion temporaire n’est pas dommageable. Le constat actuel doit nous forcer à anticiper les extrêmes et à le faire en tenant compte du changement climatique ».

[4] https://inondations.wallonie.be/accueil.html

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Dans la formation des bioingénieurs et des architectes paysagistes

 « Les filières agricoles, à leur échelle, ont un rôle à jouer, comme tous les autres acteurs du territoire. Il y a des enjeux économiques et des demandes des consommateurs. De nombreuses pratiques existent qui maximisent la rétention d’eau dans les champs et diminuent les écoulements sous forme de boue ». Par ailleurs l’aménagement des espaces ruraux peut aussi jouer un rôle sur le transfert des flux. Par exemple, le rôle de barrage joué par la plantation de miscanthus en bordures de parcelles est étudié actuellement [5]. D’autres solutions sont envisageables et doivent être éprouvées scientifiquement. « Ce sont des aspects que nos étudiants bioingénieurs ou architectes-paysagistes doivent régulièrement intégrer dans leurs recherches. Ils suivent ensemble le cours d’hydrologie à Gembloux Agro-Bio Tech et mènent des projets intégrés où ils peuvent mixer leurs disciplines ».

[5] Voir reportage thèse Adèle Froehlicher, article à venir.

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« Prendre du recul »

« Enfin, nous ne devons pas oublier les canicules de 2019 et 2020. Elles ont provoqué des pertes importantes dans le secteur agricole et sont responsables de la situation suffocante dans les espaces urbains. Les infrastructures vertes pour lesquels nous plaidons dans la lutte contre les inondations peuvent également moduler les impacts des sècheresses (ombrages, zones humides, réserves d’eau temporaires dans les paysages, etc.) ». Toutes ces réflexions peuvent améliorer notre résilience face aux évènements climatiques de grande ampleur. « Il en va de notre responsabilité collective de nous adapter et de chercher les solutions plutôt que des coupables »

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